DEUXIÈME PARTIE
Derrière le rideau…

7

La foudre et le tonnerre avaient gagné le comté voisin mais la pluie n’avait pas cessé.

Assise dans son lit, Susan se sentait épuisée. La pluie paraissait avoir dilué toute son énergie.

Jeffrey McGee se tenait à côté du lit, les mains dans les poches de sa blouse.

— Selon vous, les sosies de trois membres de cette confrérie se trouvaient ici ?

— Quatre.

— Quoi ?

— Je ne vous ai pas parlé de celui que j’ai vu hier.

— Ce serait… Quince ?

— Oui.

— En personne, ou quelqu’un qui lui ressemble ?

— J’étais dans le couloir. C’est un patient, comme Harch. Chambre 216. Il est censé s’appeler Peter Johnson, dit-elle avant d’hésiter pour ajouter : Et il paraît n’avoir que dix-neuf ans.

McGee l’étudia en silence.

Il n’avait encore porté aucun jugement sur elle et semblait désireux de la croire, mais elle n’osait soutenir son regard. Ce qu’elle venait de lui dire était si extravagant qu’elle en ressentait elle-même comme une gêne.

— C’est l’âge qu’avait Randy Lee Quince lorsqu’il a participé au meurtre de Jerry Stein, n’est-ce pas ?

— Oui. Quince était le plus jeune des quatre.

Et je sais à quoi vous pensez, se dit-elle. À mon traumatisme crânien, au coma, à une petite lésion cérébrale non révélée par les radiographies, à une minuscule hémorragie dans un vaisseau capillaire. Vous vous demandez si je n’ai pas subi une blessure qui a pu affecter le petit groupe de cellules cérébrales dans lesquelles sont renfermés mes souvenirs de l’Antre du tonnerre. Vous calculez les possibilités pour qu’un caillot ou un vaisseau rompu aient pu raviver ces derniers et les faire déborder dans mon existence réelle. Suis-je obsédée par le meurtre de Jerry pour la simple raison que mon cerveau est soumis à une pression anormale ? Parce qu’un point microscopique endommagé altère mes sens au point de me faire reconnaître Harch et les autres, alors que Bill Richmond, Peter Johnson et les deux aides-soignants ne ressemblent pas aux quatre membres de la confrérie ? C’est probablement l’explication. Non, c’est autre chose. Ils ne sont pas leurs sosies. Ils sont leurs sosies. Ils ne sont pas les véritables Harch, Quince, Jellicoe et Parker. Ils sont les véritables Harch, Quince, Jellicoe et Parker. Je ne sais plus. Mon Dieu, aidez-moi ! Vous aussi, McGee. Je ne peux vous reprocher votre confusion et vos doutes.

— Ils sont donc quatre, dit-il. Quatre sosies, dans cet hôpital.

— Eh bien… je ne sais plus.

— Mais vous venez de me dire…

— Oh, ils semblent identiques aux assassins de Jerry. Mais je me demande s’il s’agit de sosies ou de…

— Oui ?

— Ou de… d’autre chose.

— Précisez votre pensée.

— Dans le cas de Parker et de Jellicoe…

Mais Susan n’osait employer le terme de « spectres ». Lorsque Cari Jellicoe l’avait immobilisée sur son lit, elle avait pensé à une explication surnaturelle. Cependant, parler de morts-vivants sortis de leur tombe pour assouvir une vengeance lui paraissait à présent complètement absurde.

— Susan ?

Elle parvint finalement à soutenir son regard.

— Si vous ne croyez pas que ces deux aides-soignants sont des sosies de Jellicoe et de Parker, à quoi pensez-vous ?

— Oh, je ne sais plus. Je peux seulement vous dire ce que j’ai vu… ou cru voir.

— Je n’avais pas l’intention de vous pousser dans vos derniers retranchements, s’empressa-t-il de dire. Je devine que ce n’est pas facile.

Elle lut de la pitié dans ses yeux bleus et détourna aussitôt le regard. Elle ne voulait pas inspirer de la pitié, surtout à Jeffrey McGee.

Il resta un moment silencieux, les yeux rivés sur le sol.

Susan passa ses mains moites sur les draps et s’adossa aux oreillers en fermant les yeux.

— Simple autosuggestion, dit-il.

— En parlant de suggestions, j’attends les vôtres.

— Elles risquent de vous déplaire.

— Dites toujours, répondit-elle en rouvrant les yeux.

— Permettez-moi de faire venir Bradley et O’Hara.

— Jellicoe et Parker.

— Ils s’appellent Bradley et O’Hara. Ils vous parleront d’eux, de leur enfance : ils vous expliqueront comment ils ont trouvé du travail dans cet hôpital. Si vous les connaissez, peut-être que…

— … Je me rendrai compte que leur ressemblance avec Parker et Jellicoe est tout compte fait moins prononcée que je ne le pense, acheva-t-elle à sa place.

Il se rapprocha et posa la main sur son épaule. Elle dut relever les yeux pour lire à nouveau de la pitié dans les siens.

— Il est possible que vous les voyiez ensuite sous un jour différent.

— Ce n’est pas une possibilité mais une certitude.

Il fut visiblement surpris de son objectivité.

— Je sais que mon problème est d’ordre psychologique, à moins qu’il ne soit dû à un dysfonctionnement cérébral provoqué par mon accident, ou encore à ces trois semaines de coma.

McGee hocha la tête et sourit. C’était son tour d’être embarrassé.

— J’oublie toujours que vous êtes une scientifique.

— Vous n’avez pas à me ménager, docteur McGee.

Visiblement soulagé, il s’assit à côté d’elle. Cet acte désinvolte ainsi que l’expression de la joie provoquée par sa réponse pleine de bon sens le faisaient paraître plus jeune de dix ans, et encore plus séduisant :

— Vous savez, je cherchais désespérément un moyen de vous dire que tout cela n’existait probablement que dans votre imagination, alors que vous le saviez depuis le début. Et ceci me permet de biffer sans hésitation l’une des deux possibilités que vous avez mentionnées. Ce n’est pas psychologique. Vous êtes trop stable et raisonnable.

— Il ne reste donc plus que la solution du dysfonctionnement cérébral.

— Qui ne met en rien vos jours en danger, s’empressa-t-il d’ajouter, brusquement devenu grave. S’il s’agissait d’une hémorragie importante, ou d’autre chose de ce genre, vous ne seriez pas aussi lucide. En outre, rien n’est apparu à la radioscopie.

Elle hocha la tête.

— Mais vous avez toujours peur de Bradley, d’O’Hara, et des deux autres, ajouta-t-il.

— C’est exact.

— Tout en sachant que ce n’est probablement que le fruit de votre imagination.

— Vous mettez tout de même une limite avec le terme « probablement ».

— Alors disons que c’est incontestablement un problème de perception provoqué par un dysfonctionnement cérébral.

— Vous avez sans doute raison.

— Mais vous avez toujours peur de ces hommes.

— Très.

— La tension ou la crainte risquent de retarder votre rétablissement.

— Je ferai face. Je suis de la trempe des héros.

— Bravo, j’aime votre détermination.

Mais, au fond de moi-même, je ne crois pas que ce soit un problème psychologique ou dû à un dysfonctionnement cérébral, pensa-t-elle. Si ma raison accepte ces explications, je les rejette d’instinct. Ces hommes sont les copies conformes de Harch, de Quince et des autres, c’est un fait indéniable. Ils veulent quelque chose… sans doute me tuer.

— Enfin… dit-elle. Faites venir Jellicoe et Parker.

— Bradley et O’Hara.

— Comme vous voudrez.

— Susan, si vous pensez qu’il s’agit de Jellicoe et de Parker, vous verrez ces deux hommes. Essayez de vous convaincre qu’ils s’appellent Dennis Bradley et Pat O’Hara, cela vous aidera à les voir tels qu’ils sont.

— Entendu. Ils s’appellent Bradley et O’Hara. Mais si je découvre qu’ils ressemblent toujours à Jellicoe et à Parker, c’est d’un exorciste que j’aurais besoin, pas d’un neurologue.

Il rit.

Mais elle ne l’imita pas.

 

*

* *

 

McGee avait brièvement expliqué la situation à Bradley et à O’Hara, avant de les ramener dans la chambre. Ils semblaient peinés par l’état de Susan et paraissaient vouloir l’aider du mieux qu’ils pouvaient.

Elle tenta de leur dissimuler combien leur présence l’angoissait. L’estomac contracté et le cœur battant follement, elle parvint à leur sourire et à paraître détendue. Elle voulait laisser à McGee une opportunité de lui démontrer que ces deux hommes n’étaient que deux aides-soignants ordinaires.

McGee, qui se tenait à côté du lit, lui tapotait par instants l’épaule pour la réconforter.

Les aides-soignants étaient au pied du lit. Tout d’abord figés comme deux écoliers récitant une leçon devant un maître réputé pour sa sévérité, ils se détendirent peu à peu.

Dennis Bradley, celui qui l’avait immobilisée sur le lit pendant que l’infirmière s’apprêtait à lui faire une piqûre, parla le premier.

— Je voudrais vous demander de m’excuser si j’ai été un peu brutal. Mais je n’étais pas rassuré par ce que vous aviez dit… vous savez… au sujet de nos yeux…

— N’en parlons plus, dit-elle alors qu’elle sentait à nouveau ses doigts s’enfoncer cruellement dans ses poignets. J’avais peur, moi aussi. C’est moi qui vous dois des excuses, à tous les deux.

Puis Bradley parla de lui. Il était né à Tucson, dans l’Arizona, vingt ans plus tôt. Ses parents avaient déménagé pour Portland, dans l’Oregon, quand il était âgé de neuf ans. Il n’avait pas de frère, seulement une sœur aînée. Après avoir préparé une carrière paramédicale, il avait trouvé cet emploi d’aide-soignant et d’ambulancier. Il répondit à toutes les questions de Susan.

De même que Patrick O’Hara, le rouquin. Né et élevé à Boston, il appartenait à une famille d’Irlandais catholiques. Non, il n’avait jamais rencontré dans sa ville natale un nommé Herbert Parker. Oui, il avait un frère aîné, mais ce dernier ne lui ressemblait guère. Non, il n’avait jamais mis les pieds au collège de Briarstead, dont il entendait parler pour la première fois. Il s’était rendu dans l’Ouest à dix-huit ans, et vivait à Willawauk depuis seize… non, dix-sept mois.

Bradley et O’Hara étaient amicaux. À présent qu’elle les connaissait un peu, elle n’avait plus aucune raison de les considérer comme une menace.

Ils paraissaient sincères.

Ils ne semblaient rien lui dissimuler.

Pourtant, Bradley ressemblait trait pour trait à Cari Jellicoe.

O’Hara était le sosie de Herbert Parker.

Et Susan avait l’impression qu’ils n’étaient pas ce qu’ils prétendaient être, qu’ils mentaient et lui cachaient quelque chose. Son intuition lui disait qu’ils jouaient une comédie longuement répétée.

Je dois être devenue complètement paranoïaque, pensa-t-elle.

Après le départ des aides-soignants, McGee lui demanda :

— Alors ?

— Ça n’a pas marché. J’avais beau me dire qu’ils s’appelaient Bradley et O’Hara, ils étaient toujours les portraits jurés de Jellicoe et de Parker.

— Vous avez conscience que cela n’infirme pas l’hypothèse d’un problème de perception dû à une lésion cérébrale ?

— Je sais.

— Nous commencerons une nouvelle série d’examens dès demain.

Elle hocha la tête et il soupira :

— Bon sang, j’espérais que cette entrevue avec Bradley et O’Hara vous rassurerait !

— Je suis aussi rassurée qu’un condamné à mort assis sur une chaise électrique.

— Ne vous laissez pas terrasser par la tension ou l’anxiété, cela retarderait votre rétablissement. En parler ne vous soulagerait-il pas ?

— Non. Ma raison a accepté cette explication mais mon instinct la refuse. J’ai toujours l’impression que ces quatre hommes vont revenir… m’attaquer.

— Écoutez, dit McGee dans l’espoir de la raisonner malgré tout, vous avez peut-être raison de vous méfier de Richmond et de Johnson. Il existe une infime possibilité pour qu’il s’agisse effectivement de Harch et de Quince, vivant sous des noms d’emprunt.

— Eh bien, si c’est comme ça que vous espérez me rassurer !

— Ce que je veux vous faire comprendre, c’est que vous n’avez par contre aucune raison de soupçonner Bradley et O’Hara, puisque Jellicoe et Parker sont morts.

— Je sais. Ils sont morts.

— Vous ne devriez donc pas avoir peur de ces deux hommes.

— Ce n’est hélas pas le cas.

— En outre, ils n’ont pu venir ici dans le but de se venger de vous. Ils travaillaient dans cet hôpital avant votre admission, avant même que vous envisagiez de venir en vacances dans l’Oregon. Croyez-vous que quelqu’un ait pu leur prédire que vous auriez un jour un accident et qu’on vous transporterait dans cet hôpital ?

Croyez-vous que, pour cette raison, O’Hara se soit fait engager ici il y a dix-sept mois, et Bradley il y a un an ?

— Bien sûr que non, c’est absurde, dit-elle, le visage empourpré.

Elle se sentait ridicule.

— Je ne vous le fais pas dire, et c’est pourquoi vos craintes sont sans fondement.

— Mais je ne me sens pas en sécurité.

— Vous le devriez, pourtant.

La tension atteignit le point de rupture.

— Écoutez ! Croyez-vous que je prenne plaisir à rester prisonnière de mes émotions, que je me complaise dans ce rôle de victime ? Je ne parviens plus à me… dominer. Tout au long de mon existence, j’ai toujours contrôlé mes émotions. Je suis une scientifique, c’est clair ! J’ai toujours fait passer la raison avant tout, et c’est pour moi un sujet de fierté. Dans un monde qui a toutes les apparences d’un asile d’aliénés, j’ai conservé un esprit cartésien. Je n’ai jamais cédé à mes impulsions, même dans ma jeunesse. Il me semble d’ailleurs que je n’ai pas eu une enfance véritable.

Brusquement, la digue d’un flot de regrets et de frustrations longtemps contenu se rompit et, d’une voix déformée par l’angoisse, d’une voix qu’elle reconnaissait à peine, elle ajouta :

— Certaines nuits, quand je suis seule dans mon lit, il m’arrive de croire qu’il me manque quelque chose : certains petits rouages essentiels au fonctionnement d’un être humain. Je me sens différente des autres. Autant que je puisse en juger, le reste du monde se laisse guider autant par ses émotions que par sa raison. Je vois mes semblables s’abandonner à leurs impulsions ou faire des choses absurdes pour le simple plaisir. Seulement pour le plaisir. Quant à moi, j’en suis incapable. Je ne le peux pas. Je ne l’ai jamais pu. Je suis trop crispée, trop maîtresse de moi-même. Toujours. Une femme de fer. Je n’ai pas versé une seule larme lorsque ma mère est morte. D’accord, à sept ans j’étais peut-être trop jeune pour comprendre que j’aurais dû pleurer. De même, mes yeux sont restés secs lors des funérailles de mon père. Je l’aimais, malgré sa froideur, et il m’a manqué… Oh, qu’il m’a manqué… mais je n’ai pas pleuré. Merde ! Je n’ai pas pleuré. Et je me félicitais de ne pas être comme les autres, mon self-control faisait toute ma fierté, et j’ai établi toutes les règles de mon existence sur cet orgueil.

Elle tremblait violemment mais ne pouvait plus s’arrêter.

— Oui, j’ai fondé ma vie sur cet orgueil. Oh, une vie que la plupart des gens jugeraient inintéressante, mais ma vie tout de même. J’étais en accord avec moi-même. Et il a fallu qu’une chose pareille m’arrive à moi ! Je sais qu’il est absurde d’avoir peur de ces quatre hommes… mais ils me terrorisent et je n’y peux rien. Je suis malgré moi convaincue d’être en présence d’une chose extraordinaire, peut-être même surnaturelle. Je ne suis plus la même femme et cela me… torture.

Elle frissonna, s’étrangla, se plia en deux. Assise la tête sur les genoux, elle hoqueta puis se mit à pleurer.

McGee restait sans voix. Il lui tendit un Kleenex, puis d’autres.

— Je suis désolé, Susan.

Il alla lui chercher un verre d’eau.

Elle le refusa.

Il le posa sur la table de chevet, déconcerté.

— Que puis-je faire ?

— Mon Dieu !…

Il la caressait.

Il la soutenait.

C’était tout ce qu’il pouvait faire pour elle.

Elle dissimula son visage contre la poitrine de McGee et sanglota. Peu à peu, elle prit conscience que ses larmes ne la rendaient pas plus malheureuse, comme elle l’avait craint pendant tout le temps qu’elle avait tenté de les contenir. Les larmes semblaient emporter avec elles toute la souffrance et l’angoisse qui les avaient provoquées.

— Tout va bien, Susan, dit-il.

— Ça va aller mieux.

— Vous n’êtes pas seule.

Il la réconfortait, ce que personne n’avait encore jamais fait pour elle… sans doute parce qu’elle s’y était toujours opposée.

 

*

* *

 

Quelques minutes plus tard.

— Un autre Kleenex ?

— Non, merci.

— Comment vous sentez-vous ?

— Vidée.

— Désolé.

— Vous n’y êtes pour rien.

— Je vous harcelais au sujet de Bradley et d’O’Hara.

— Vous vouliez seulement m’aider. Et vous avez réussi. Je refusais d’admettre que je ne suis pas aussi résistante que je le pensais. Je ne suis pas celle que je croyais être. Et c’est peut-être une bonne chose.

— Tout ce que vous m’avez dit… étiez-vous vraiment sincère ?

— Oui.

— Nous avons tous un point faible.

— Je viens de le découvrir.

Il lui prit le menton, releva son visage et la regarda. Elle n’avait jamais vu des yeux aussi bleus que les siens.

— Je trouverai la cause de vos hallucinations. Peu importe s’il est difficile d’y parvenir. Me croyez-vous ?

— Oui, lui répondit-elle.

Et elle accepta, pour la première fois de sa vie, de remettre son destin entre les mains d’un autre.

— Nous trouverons l’origine de vos troubles, de cette obsession, et nous y remédierons. Vous cesserez de prendre des inconnus pour Ernest Harch et ses compagnons.

— Si tout ceci a bien une origine pathologique.

— C’est le cas, croyez-moi.

— D’accord. Tant que vous n’aurez pas trouvé la cause de mon état, tant que vous ne m’aurez pas guérie, j’essayerai de rester stoïque face aux morts-vivants qui se promènent dans cet hôpital. Je ferai de mon mieux en tout cas.

— Vous y parviendrez, je le sais.

— Mais je ne serai pas pour autant débarrassée de ma peur.

— Vous en avez le droit, vous n’êtes plus une femme de fer…

Elle lui sourit et se moucha.

Il resta assis au bord du lit pendant une minute, pensif, puis déclara :

— La prochaine fois que vous croirez voir Harch, Jellicoe, Quince ou Parker, il y a une chose qui devrait vous empêcher de céder à la panique.

— J’aimerais la connaître.

— Quand j’achevais mon internat dans un hôpital de Seattle, nous avions fréquemment à nous occuper de personnes victimes d’overdose. On trouvait toujours au service des urgences des drogués qui faisaient de mauvais trips et que leurs hallucinations poussaient à grimper aux murs ou à tirer sur des fantômes avec des fusils qui n’avaient rien d’immatériel. Que ce soit dû au LSD ou à d’autres stupéfiants, nous ne nous contentions pas d’administrer des antidotes aux patients. Nous leur parlions et cherchions à les encourager pour qu’ils puissent se confier. Nous prenions leurs mains pour leur dire que les monstres qu’ils voyaient n’étaient pas réels. Et cela avait parfois un formidable effet calmant, plus efficace que celui des médicaments.

— En somme, je devrais donc me répéter que Harch et les autres ne sont pas réels, lorsqu’il m’arrive de les voir ?

— Oui. Qu’ils n’existent pas, et qu’en conséquence ils ne peuvent vous faire de mal.

— Une sorte de formule magique pour repousser les vampires.

— Si vous estimez qu’une prière peut les chasser, n’hésitez pas.

— Je n’ai jamais été très croyante.

— C’est sans importance. Priez, si ça vous aide à conserver votre calme, jusqu’au jour où j’aurai trouvé une solution médicale à votre problème.

— Entendu. Je vous obéirai.

— Je suis heureux de constater que vous faites finalement preuve de soumission envers votre médecin.

Elle sourit.

Il regarda sa montre.

— Je vous ai fait perdre du temps, vous serez en retard à votre cabinet.

— Seulement de quelques minutes.

— Je suis désolée.

— Il n’y a pas de quoi. Seuls des hypocondriaques ont pris rendez-vous, ce matin.

Elle rit et fut surprise d’en être encore capable.

Il déposa un baiser sur sa joue. Si la veille elle avait cru qu’il l’embrasserait, aujourd’hui il était passé à l’acte. Avait-il voulu lui exprimer sa sympathie, sa pitié, son affection, son amitié, ou un sentiment plus profond ?

Il se leva et lissa sa blouse.

— Détendez-vous du mieux que vous le pouvez. Lisez, regardez la télé et évitez de penser à l’Antre du tonnerre.

— Je compte demander aux quatre sosies de venir faire un poker avec moi, dit-elle.

McGee lui adressa un clin d’œil, secoua la tête et sourit.

— Vous vous remettez vite.

— Je me contente de suivre les prescriptions de mon médecin traitant.

— Mrs Baker a raison.

— À quel sujet ?

— À votre sujet. Elle affirme que vous avez du cran.

— Il en faut peu pour la convaincre.

— Mrs Baker ? Elle resterait de marbre si le pape et le Président entraient dans cette pièce bras dessus, bras dessous.

Consciente de ne pas mériter ces éloges après s’être laissée aller à pleurer devant cet homme, Susan tira sur son dessus-de-lit sans répondre.

— Et mangez tout votre déjeuner, ajouta McGee. Cet après-midi, je veux que vous suiviez la séance de rééducation prévue pour ce matin.

Susan se raidit.

Il dut noter ce brusque changement d’attitude car il précisa :

— C’est important, Susan. Ces exercices vous permettront d’être sur pied beaucoup plus rapidement. Si une intervention chirurgicale s’avère nécessaire lorsque nous aurons découvert les causes pathologiques de vos problèmes de perception, vous supporterez mieux l’opération si vous êtes en parfaite condition physique.

— Entendu, fit-elle, résignée.

— Parfait.

— Mais, s’il vous plaît…

— Oui ?

— N’envoyez pas Jelli… (Elle se racla la gorge.) N’envoyez pas Bradley et O’Hara me chercher.

— Aucun problème. Ce ne sont pas les aides-soignants qui manquent.

— Merci.

— Et n’oubliez pas… relevez la tête.

Susan se redressa et arbora une expression théâtrale de détermination farouche.

— C’est exactement ça. Imaginez que vous êtes Sylvester Stallone, dans Rocky.

— Vous trouvez que je lui ressemble ?

— Hmmm… vous me faites plutôt penser à Marlon Brando.

— Hé, on peut dire que vous savez tourner vos compliments aux filles.

— Je suis un bourreau des cœurs.

Il lui fit un clin d’œil, bien différent de celui que Bill Richmond lui avait adressé la veille.

— Je passerai vous voir à ma visite du soir.

Puis il partit.

Elle était seule. La présence de Jessica Seiffert ne comptait pas.

Susan n’avait toujours pas vu cette femme.

Elle porta le regard sur le rideau du lit voisin. Pas le moindre son ni le moindre mouvement.

— Mrs Seiffert ? appela-t-elle.

Pas de réponse.

Elle envisagea de se lever et d’aller voir si Jessica Seiffert se portait bien. Mais, pour une raison qu’elle ne parvenait pas à s’expliquer, elle était terrorisée à la pensée de soulever le rideau.